Revue de Presse Cahiers Artaud 1

Insémination Infra-Terrestre 1902.
Est-ce qu’un ange est un état d’esprit ?

Nova Book Box
5 novembre 2013

Lecture du texte d’Aurélien Lemant par Richard Gaitet, journaliste, critique, écrivain

« Artaud n° 1 »

Libération
n° 10116, 21 novembre 2013
Robert Maggiori, philosophe, éditeur, traducteur et journaliste

Artaud, écrit Bernard Noël, « est exemplaire et provocant : un exemple qui fascine mais que nul ne peut suivre et qui, par conséquent, provoque en vain un désir d’imitation », si, par imiter, on entend « aller assez loin dans son sens pour partager ses excès ». Ce premier numéro des Cahiers Artaud, dirigé par Alain Jugnon, ouvre mille voies susceptibles de pénétrer l’univers d’Antonin Artaud, littéraires, théâtrales, philosophiques, psychologiques, psychanalytiques. Contributions, entre autres, de Jean-Luc Nancy, Atsushi Kumaki, Flore Garcin-Marrou («Artaud et Deleuze»), Stéphane Nadaud, Camille Dumoulié, Gérard Mordillat, Aurélien Deudon…

 

« Cahiers Artaud, numéro premier »

Sitaudis.fr
3 décembre 2013
Jacques Barbaut, écrivain et poète

« La littérature française a un problème avec Artaud. »

A.J.

Dans une (peut-être trop) élégante maquette et typographie, le premier numéro des Cahiers

a r t

a u d

propose, sous la direction d’Alain Jugnon :

— la célébration, par Bernard Noël (« artaud le lalie »), de la publication récente en deux mille trois cent cinquante-deux pages des Cahiers d’Ivry (dont moult fac similés / graphies-dessins-gris-gris), qui établissent l’édition « scénographique » des cent soixante-quatorze petits carnets griffés-pulsionnés par le Mômo à Ivry lors de ses treize derniers mois réels — donc effarants — de vie terrestre, et achevant ainsi en apothéose la publication en vingt-huit volumes des supposées Œuvres complètes par la NRF/Gallimard ;

— après une évocation en passant de l’album Love On the Beat — « ouais le génie ça démarre tôt / mais y’a des fois ça rend marteau » —, sous peyolt, un double journal de voyage au Mexique réunissant écrits, drogues, philosophies et routes, proposé par Stéphane Nadaud, embarquant Jack Kerouac dans sa besace ;

— les dessins (la chambre arlésienne de Vincent visitée par un Alien) et les gravures (tortures du corps envahi par des étrons ou des bites majuscules) de jean-marc musial et d’anne van der linden (la revue préfère faire tomber les capitales des noms propres) ;

— une trouée entre Antonin Artaud et Howard Philips Lovecraft, considérés comme des enfants visités, hantés, envoûtés (par le dégueulasse Nyarlathopet et l’odieux Cthulhu, « ce cauchemar humanoïde à colossale tête de poulpe »), avec l’invention commune d’idiomes inconnus comme « l’invocation d’une nouvelle cosmogonie à l’intérieur du lecteur », inséminée par Aurélien Lemant ;

— des   cri-cris & glossolalie s ;

— inévitablement, des citations, qui sont autant de respirations vitales — ou façons-de-parler —, soit trois (x 3) coups d’Artaud : Marseille, « ja na pas a papa-maman », Marat, électrochocs, être-pour-la-merde, CsO, « Moi. comme un derme qui marcherait », sperme et Cabbale… ;

— des noms de femmes comme Génica Athanasiou (déjà comme un mantra), Marthe Robert ou Paule Thévenin ;

— de très « originales » traductions skato du latin des Épigrammes de Martial réalisées par Christian Prigent ;

— Lacan versus Artaud, Deleuze & Artaud, Abélard selon Artaud, Pennequin avec Artaud…

Cahiers Artaud n°1 

France Culture

« L’essai et la revue du jour »

de 4 min à 4 min 39
16 décembre 2013
Jacques Munier, journaliste

« Cahiers Artaud, 1 »

Ent’revues, le journal des revues culturelles
10 mars 2014
Jérôme Duwa, docteur en histoire de l’art et essayiste

Qu’en faire, au fond, de ce paquet embarrassant d’excès qui a nom Artaud ? Qu’en faire après les batailles ? Les batailles familiales, amicales, idéologiques… Lorsqu’on le lit aujourd’hui, il reste difficile de repartir de zéro. Que d’écrans pour arriver à ce corps sans être, comme le rappelle Olivier Penot-Lacassagne ! L’écran éditorial, les écrans  philosophiques, les écrans psychiatriques… On n’y voit plus très clair. Est-ce à dire que le travail souterrain des textes d’Artaud a fini par nous délivrer du jugement et de l’esprit ? Il y a de quoi en douter.

À l’instar de ce fou que Nietzsche imagine venu trop tôt pour annoncer Zarathoustra, brandissant sa lanterne en plein jour, n’est-ce pas encore un peu tôt pour annoncer le Mômo ?

Alain Jugnon entend le faire comparaître dans son ouverture avec Jean-Luc Nancy : pas pour un procès, bien sûr, et pas non plus pour le représenter. Plutôt pour qu’il soit là, en vivant réchappé deux fois de la mort, au milieu de nous, avec nous, sur notre scène.

Le sujet Artaud, comme le nomme Camille Dumoulié, est-il un sujet qui s’adresse à nous ou nous reste-il  étranger dans la singularité exceptionnelle de son style ? Bernard Noël nous avertit contre le danger de normalisation de cette chair-verbe.

Il reste donc largement à « libérer » Antonin Artaud pour reprendre l’expression utilisée par Alain Jugnon qui, selon la formule désormais éprouvée des Éditions les Cahiers, réunit des textes de statuts différents, à la fois de l’ordre de la critique et de la création littéraire ou plastique. Après le combat d’Artaud, c’est bien simple, écrit-il encore : «  Rien n’est fait. Tout est à faire. »

Transfert de dépendance

Critique
n°810, novembre 2014
Mathilde Girard, philosophe et psychanalyste, membre du comité de la revue Lignes

Les Cahiers Artaud ont fourni leur première livraison.

Qu’est-ce que cela signifie ? Que peut signifier qu’à Antonin Artaud soient consacrés des Cahiers, c’est-à-dire la possibilité d’observer plusieurs fois ce qui nous lie à lui et à ce qu’il écrit ? À la vérité, le sens s’impose à chacun, et c’est à la lecture l’effet le plus immédiat : Artaud convoque, mais il ne demande rien. On lui doit quelque chose, c’est sensible, mais quelque chose qu’il n’a pas demandé, qui ne le concerne en rien et qui le dépasse – comme l’ont dépassé et déplacé les traces qu’il ne voulait pas laisser. Ce n’est pas personnel (« Laissons-là Monsieur Artaud !», comme le suggère Jean-Luc Nancy, paraphrasant Bataille qui disait, lui : « Mais laissons-là Monsieur Nietzsche ! »), ce n’est pas l’œuvre non plus, c’est un peu des deux – l’effet sur nous de leur impossible relation.

Penser jusqu’au bout ce qu’Artaud attend de nous ne se peut pas. L’extrémité ne s’atteint pas, elle s’écrit.

On a beaucoup insisté sur la nécessité du théâtre (de la poésie, des sorts, des dessins, des cris), on a dit beaucoup qu’Artaud se devait la vie – qu’il ne devait la vie qu’à l’affirmation multiple de n’être pas né. On a dit aussi qu’on l’avait suicidé – que nous (lecteurs, auteurs, critiques, acteurs) ne pouvions que suicider Artaud tandis qu’à travers nous sa vie se jouait. Cela s’est fait sans le vouloir. Cela s’est fait parce que des lettres furent adressées, des poèmes furent écrits qui mirent – assez tôt – en demeure leurs destinataires. Assez vite, c’est cela qui eut lieu : des objets bizarres sont entrés dans la vie de quelques-uns, et chacun sentit qu’ils étaient plus que des livres, qu’ils étaient autre chose que des phrases, et qu’il battait dans chaque mot un organe de bébé. Ouvrir des Cahiers suppose d’abord de revenir sur le rapport singulier qu’Artaud nous demande d’établir avec lui. Ainsi chaque auteur est-il invité à répondre ici à la suggestion « Artaud & moi ». La formule est provocante, qui fait entendre qu’Artaud est là quand on le lit au point qu’il devrait s’agir de nous, autant que de lui, alors que c’est de poésie, de théâtre, de cinéma ou des mythes qu’il s’agit, aussi. Invitant les auteurs à dire un mot de ce qui détermina leur rencontre avec Artaud, les Cahiers incitent la personnalité – mais c’est un jeu. S’il est une trace bien réelle qu’Artaud a laissé en chacun c’est celle des souffrances de l’individuation – que Nietzsche attribua à Dionysos, avant lui. Il n’est de personnalité qui ne puisse, au contact d’Artaud, faire l’épreuve du « scandale du moi ». Dans un époque qui lutte à toute force contre les impacts souterrains des pensées révoltées, et qui tend même à faire avorter le sens intime et commun de l’insurrection par la représentation muséographique de la révolte (on ne liquide pas comme ça les bénéfices tardifs du Spectacle – cf expo Van Gogh-Artaud), Artaud nous rappelle qu’il n’est pas d’autre chemin pour le moi que celui du scandale. C’est un appel et une adresse – cela suppose une sorte de communauté.

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