Revue de Presse Écrits complets de LAURE 

« Laure, Écrits complets »

poezibao
13 décembre 2019
Florence Trocmé, poète et critique

Évènement éditorial : les Éditions les Cahiers publient Écrits complets de Laure.

Les Écrits complets rassemblent en un seul volume l’ensemble des écrits de Laure, parus depuis 1978 en différents volumes et dont certains sont désormais épuisés. Il s’agit de rendre à ces textes la place qui est la leur dans le paysage littéraire, en les redonnant à lire dans leur état le plus proche possible de l’original, afin de redonner à Laure la place qui est la sienne : celle d’un écrivain majeur du XXe siècle. Cette édition des Écrits complets de Laure est établie par deux spécialistes de son œuvre : Marianne Berissi, et Anne Roche.
On se trouve ici devant une édition scientifique, dotée de tout l’appareil bibliographique nécessaire.

Laure (Colette Peignot) est née le 8 octobre 1903 à Meudon et morte le 7 novembre 1938, à 35 ans, à Saint-Germain-en-Laye.

Incipit de Histoire d’une petite fille

Des yeux d’enfant percent la nuit.
La somnambule, en longue chemise blanche, éclaire les coins d’ombre où elle s’agenouille marmottant tout endormie devant le crucifix et la Vierge Marie. Les images pieuses cou­vrent les murs, la dormeuse se prête à tous les agenouillements et puis glisse entre ses draps. Livrée aux fantômes moins réels qui eux aussi ont tous les droits sur moi, ma chambre reprend son immobilité lourde de cauchemar prématuré.
La terreur se lève entre quatre murs comme le vent sur la mer. Une très vieille femme cassée en deux me menace de son bâton, un homme rendu invisible par le fameux anneau me guette à tout instant, Dieu « qui voit partout et connaît toutes les pensées » me regarde, sévère. Le rideau blanc se détache de la fenêtre, il plane dans les ténèbres, s’approche et m’emporte : je traverse doucement la vitre et monte au ciel.
Des milliers de points lumineux apparaissent dans l’obscu­rité, ils dansent en rond, s’éloignent de la veilleuse, essaiment vers moi. Une fine poussière d’arc-en-ciel se pose sur les objets, les gouttes de couleur glissent les unes sur les autres. Cônes, cercles, rectangles, pyramides liquides et phosphorescentes, abécédaires des formes et des couleurs, prisme solaire, ciel de mes yeux en pleurs les phosphènes dansent en rond… le lit tangue sous la houle des rêves. Et les jours de ces nuits c’était une enfance sordide et timorée, hantée par le péché mortel, le Vendredi saint et le Mercredi des cendres. Enfance écrasée sous les lourds voiles du deuil, enfance voleuse d’enfants.

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Laure, seulement Laure

Mediapart
15 août 2020
En attendant Nadeau
18 septembre 2020
Roger-Yves Roche, professeur d’université, critique, essayiste

D’où vient Laure, de son vrai nom Colette Peignot ? De Bataille, Leiris et compagnie ? Plutôt de sa bataille à elle, et contre elle : l’enfance, la religion, la société des établis. Une nouvelle édition de ses écrits met enfin l’écrivaine au centre de son écriture.

On croit connaître Colette Peignot, ou Laure (1903-1938). On croit la connaître alors qu’on l’a lue partiellement, voire partialement, dans des éditions plus ou moins complètes, parfois bricolées, biffées, biffurées. Bataille et Leiris y sont pour quelque chose, qui tirèrent les premiers le linceul à eux, l’amour s’emmêlant à Laure, puis la famille, les mots des uns et des autres finissant par couvrir ses écrits à elle.

Il y aura encore d’autres éditions, réaffutées, réfutées, retirées de la vente, puis remises en circulation. Comme si l’œuvre, nue, n’avait eu vocation à exister que sous le manteau de la vie – l’avis – des autres. On trouvera dans les Cahiers Laure, n2 un intéressant dossier sur les multiples éditions des écrits : « L’affaire Laure ».

Ainsi désormais, pas ou plus d’ascendants sur le texte, mais seulement les mots de Laure, seule, dans une édition qui redonne de l’espace, sinon de l’air, à son écriture (le nombre de pages est multiplié par trois), offre un cahier de photos (sa présence drôle, pensive, étrange, cocasse, ailleurs, riante, souriante…) et redonne à lire, dans l’ordre chronologique, et parfois le désordre de la pensée, les poèmes, fragments, lettres, articles écrits comme on se « jetterait à leau », dans la plus extrême franchise : « Franchise, tu es une fente et un trou, gouffre, tu n’es pas un sommet. » Et puis il ya bien sûr l’Histoire dune petite fille, qui ouvre le recueil, comme on dit ouvrir le feu.

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